Lorsqu'il reçoit une invitation pour un tel concert, le
critique-de-musique-classique se trouve fort perplexe: un récital donné
par José Carreras à Forest-National... non, décidément, cela ne
correspond pas tout à fait à l'idée qu'il peut se faire de la soirée
musicale idéale! Et c'est un peu avec des pieds de plomb qu'il se dirige
vers le grand temple de la musique populaire, bien décidé à utiliser ses
oreilles les mieux affûtées pour traquer tous les éléments pouvant
défendre sa thèse, hisoire de bien montrer qu'on ne la lui fait pas et
que, de toute façon, une soirée comme celle-là est absolument inutile!
Sitôt franchies les portes d'accès, la première impression confirme
d'ailleurs les pressentiments: la forêt de micros qui jonchent le podium
(destinés tant à l'orchestre qu'aux deux voix solistes) ne laissent
présager rien de bon quant à la qualité sonore de ce qui va suivre
(tiens, monsieur Carreras n'avait-il pas affirmé dans une interview
qu'il avait l'intention de chanter sans micro?). Un coup d'oeil au
programme renforce le scepticisme, ce «tutti frutti» d'airs d'opéras, de
chansons populaires italiennes et espagnoles, d'extraits de comédies
musicales, le tout lié de pages orchestrales «célèbres»... cela est-il
bien sérieux? La salle (le hall de gare, pense le
critique-de-musique-classique, savourant à l'avance tous les traits
qu'il pourra décocher) est tout emplie d'une foule nombreuse, où l'on
sent déjà poindre l'enthousiasme prêt-à-exploser des aficionados
d'avance gagnés à la cause. Et le concert commence, avec l'ouverture du
«Barbier de Séville», que dirige de façon fort élégante monsieur David
Giménez, à la tête du Nieuw Vlaams Symfonie Orkest. Tout cela semble
enlevé avec un bel esprit, mais... on a à peine le temps de s'habituer à
l'acoustique plutôt particulière du lieu, que la pièce est déjà finie.
Allons! Il faudra attendre encore un peu avant de pouvoir se faire une
opinion véritable.
Arrive alors la vedette que tout le monde attend, qui commence son
récital par deux chansons du Napolitain Francesco Paolo Tosti. Le
critique sourirait dans sa barbe, s'il en avait une, et fourbit ses
armes. C'est vrai, que la voix de José Carreras n'a plus tout à fait la
chaleur brillante qu'on lui a connue, que l'aigu est parfois un peu crié
dans les nuances forte. C'est vrai aussi que le système d'amplification
(cependant maîtrisé avec pas mal de tact par des ingénieurs qui,
manifestement, connaissent leur affaire!) déforme un peu la voix, et
qu'on peut être dérangé par un certain effet d'écho dû à l'ampleur du
lieu... Et puis, petit à petit, les réticences du
critique-de-musique-classique vont commencer à s'estomper. Car il est
tout aussi vrai que José Carreras a toujours du soleil dans la voix, que
sa présence sur scène dégage un charisme indéniable, que ses
interprétations sont conduites avec un beau sens musical (surtout dans
les répertoires italien et espagnol... c'est un peu moins vrai dans
l'opéra français et dans la comédie musicale américaine ou anglaise,
qu'il aborde de manière un peu trop «vériste»).
L'orchestre confirme de page en page la belle impression du début et il
est mené par ce jeune chef espagnol, David Giménez, qui sait allier la
précision à une vigueur très contagieuse. La soprano Montserrat Marti
(elle est la fille de Montserrat Caballé, mais le programme - par
discrétion? - ne le dit pas) partage la scène avec Carreras, tantôt
seule, tantôt en duo. La voix est claire et souple, et la fraîcheur du
timbre laisse une impression agréable (il faudra la réécouter, dans une
acoustique plus favorable).
Bref, la soirée se déroule sous les auspices du charme et le
critique-de-musique-classique (qui a, entre-temps, laissé tomber le
crayon et les préjugés) en sort la tête toute pleine de mélodies qu'il
fredonne en souriant, ni honteux ni confus, jurant (il n'est jamais trop
tard) qu'on l'y reprendrait sans doute encore...
Copyright © 1994 Le Soir.