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Carreras et Montserrat Marti à Forest: Sous les micros quelques plages de charme
By Michel Debrocq


Lorsqu'il reçoit une invitation pour un tel concert, le critique-de-musique-classique se trouve fort perplexe: un récital donné par José Carreras à Forest-National... non, décidément, cela ne correspond pas tout à fait à l'idée qu'il peut se faire de la soirée musicale idéale! Et c'est un peu avec des pieds de plomb qu'il se dirige vers le grand temple de la musique populaire, bien décidé à utiliser ses oreilles les mieux affûtées pour traquer tous les éléments pouvant défendre sa thèse, hisoire de bien montrer qu'on ne la lui fait pas et que, de toute façon, une soirée comme celle-là est absolument inutile!

Sitôt franchies les portes d'accès, la première impression confirme d'ailleurs les pressentiments: la forêt de micros qui jonchent le podium (destinés tant à l'orchestre qu'aux deux voix solistes) ne laissent présager rien de bon quant à la qualité sonore de ce qui va suivre (tiens, monsieur Carreras n'avait-il pas affirmé dans une interview qu'il avait l'intention de chanter sans micro?). Un coup d'oeil au programme renforce le scepticisme, ce «tutti frutti» d'airs d'opéras, de chansons populaires italiennes et espagnoles, d'extraits de comédies musicales, le tout lié de pages orchestrales «célèbres»... cela est-il bien sérieux? La salle (le hall de gare, pense le critique-de-musique-classique, savourant à l'avance tous les traits qu'il pourra décocher) est tout emplie d'une foule nombreuse, où l'on sent déjà poindre l'enthousiasme prêt-à-exploser des aficionados d'avance gagnés à la cause. Et le concert commence, avec l'ouverture du «Barbier de Séville», que dirige de façon fort élégante monsieur David Giménez, à la tête du Nieuw Vlaams Symfonie Orkest. Tout cela semble enlevé avec un bel esprit, mais... on a à peine le temps de s'habituer à l'acoustique plutôt particulière du lieu, que la pièce est déjà finie. Allons! Il faudra attendre encore un peu avant de pouvoir se faire une opinion véritable.

Arrive alors la vedette que tout le monde attend, qui commence son récital par deux chansons du Napolitain Francesco Paolo Tosti. Le critique sourirait dans sa barbe, s'il en avait une, et fourbit ses armes. C'est vrai, que la voix de José Carreras n'a plus tout à fait la chaleur brillante qu'on lui a connue, que l'aigu est parfois un peu crié dans les nuances forte. C'est vrai aussi que le système d'amplification (cependant maîtrisé avec pas mal de tact par des ingénieurs qui, manifestement, connaissent leur affaire!) déforme un peu la voix, et qu'on peut être dérangé par un certain effet d'écho dû à l'ampleur du lieu... Et puis, petit à petit, les réticences du critique-de-musique-classique vont commencer à s'estomper. Car il est tout aussi vrai que José Carreras a toujours du soleil dans la voix, que sa présence sur scène dégage un charisme indéniable, que ses interprétations sont conduites avec un beau sens musical (surtout dans les répertoires italien et espagnol... c'est un peu moins vrai dans l'opéra français et dans la comédie musicale américaine ou anglaise, qu'il aborde de manière un peu trop «vériste»).

L'orchestre confirme de page en page la belle impression du début et il est mené par ce jeune chef espagnol, David Giménez, qui sait allier la précision à une vigueur très contagieuse. La soprano Montserrat Marti (elle est la fille de Montserrat Caballé, mais le programme - par discrétion? - ne le dit pas) partage la scène avec Carreras, tantôt seule, tantôt en duo. La voix est claire et souple, et la fraîcheur du timbre laisse une impression agréable (il faudra la réécouter, dans une acoustique plus favorable).

Bref, la soirée se déroule sous les auspices du charme et le critique-de-musique-classique (qui a, entre-temps, laissé tomber le crayon et les préjugés) en sort la tête toute pleine de mélodies qu'il fredonne en souriant, ni honteux ni confus, jurant (il n'est jamais trop tard) qu'on l'y reprendrait sans doute encore...

 

Copyright © 1994 Le Soir.


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Source: Le Soir.
Date Published: October 29, 1994