Toujours soucieux d'élargir son public, le ténor José Carreras publie un
disque de chansons " classiques " : de nouveaux textes pour Beethoven,
Brahms, Mozart, Liszt, Dvorak ou Albinoni. Sacrilège sacripant ? Le roi
José n'est évidemment pas de cet avis. Parole à la défense qui recevait
la presse internationale dans son fief catalan. Homme charmant, courtois
et distingué, le grand ténor nous a accordé une interview exclusive dans
le cadre d'un vaste plan marketing destiné à " vendre " son disque "
Passion " comme on le fait pour n'importe quel rockeur d'envergure. José
carrière d'as ?
Le choix des pièces musicales de ce disque est-il relié à des souvenirs
ou s'agissait-il avant tout de rencontrer les goûts du plus large public
possible ?
J'ai toujours considéré ces morceaux comme mes favoris du champ
classique. Il s'agit des plus grands compositeurs de tous les temps.
Déjà quand j'étais enfant, je trouvais malheureux de ne pouvoir les
chanter. Ça a toujours été présent dans mon esprit. Ce disque " Passion
", c'est moi qui l'ai suggéré à ma firme de disques. Il a fallu choisir
parmi trente ou quarante morceaux ceux qui allaient le mieux avec ma
voix - la " Toccata et Fugue " de Bach, il m'est impossible de la
chanter par exemple - et qui étaient assez populaires auprès du grand
public. C'est la raison principale de cet enregistrement. Même si les
compositeurs, en leur temps, n'avaient pas écrit cette musique pour la
voix.
Vous savez que vous allez choquer le milieu de la musique classique.
Cette idée vous plaît-elle ?
Les puristes auront toujours quelque chose à dire à propos d'un tel
disque mais ça fait partie du jeu. Je suis conscient de cela. Mais que
puis-je dire sinon que je respecte leur opinion. Je veux seulement dire
que mon but n'est pas d'améliorer cette musique, de la rendre meilleure,
c'est impossible, mais simplement d'avoir le plaisir de la chanter. Ce
qui nous intéresse c'est ce qu'en pense le grand public. C'est plus
important selon moi. Si vous ne faites les choses que pour les puristes,
vous vous limitez à Mozart. Même Verdi n'est pas toujours bien considéré
par eux. D'autre part, c'est bien que les puristes existent. En pensant
parfois davantage avec leur tête qu'avec leur coeur et leurs émotions,
ils vous aident à vous tenir à l'écart de choses dont vous auriez à
avoir honte plus tard.
Et que pensez-vous de leurs arguments : prendre un extrait classique
pour en faire une chanson d'amour contemporaine, c'est vulgariser la
musique. Que les compositeurs ne sont plus là pour vous interdire
d'ainsi travestir leur oeuvre...
En préparant ce projet, j'ai eu l'occasion d'écouter toute une série de
disques, de vieux enregistrements que j'avais à la maison, de Caruso, de
Gigli, de Di Stefano, de McCormack et de Schipa... Ils étaient très
bons. Je suis en quelque sorte leur héritier. Nos motivations sont
comparables même si leurs disques, souvent " live ", n'étaient pas
conçus à une échelle internationale.
Les arguments des puristes, je veux bien, mais ce sont les mêmes qui ont
descendu Verdi à la première mondiale de la " Traviata ", qui fut un
flop comme " Madame Butterfly ". Ce sont les mêmes qui rejetaient Van
Gogh de son vivant et l'ont poussé au suicide. Et je n'ai pas besoin de
vous dire combien coûte un Van Gogh aujourd'hui.
Sur votre disque, vous reprenez le troisième mouvement de la Troisième
de Brahms. Avez-vous déjà entendu la version que Serge Gainsbourg en a
faite à l'époque pour Jane Birkin ? Et, de même, Richard Anthony pour le
concerto d'Aranjuez que vous reprenez également ?
Non, ça ne me dit rien mais Charles Aznavour a aussi chanté le concerto
d'Aranjuez. Le " Prince Igor " de Borodin a été repris par Sinatra et
Streisand. A part deux ou trois morceaux de mon disque, tous les autres
ont déjà été chantés par le passé. Les textes de Don Black et Jeremy
Sams sont nouveaux, c'est tout. Je voulais préserver l'aspect romantique
et passionné de cette musique. La tristesse et la mélancolie.
Le succès des Trois Ténors en 1990 a un peu influé sur votre plan de
carrière. Vous avez ensuite publié un " Hollywood Classics ", vous avez
fait équipe avec Montserrat Caballé et Placido Domingo aux Jeux
olympiques de Barcelone de 1992 avant de revenir avec les Trois Ténors à
Los Angeles en 1994 tandis que Pavarotti chante avec des rockeurs. Ne
trouvez-vous pas que tout cela se fait aux dépens du grand répertoire ?
Pas vraiment, non. Depuis le concert à Rome des Trois Ténors en 1990,
j'ai chanté à la Scala, à Covent Garden, à Zurich... tous les ans.
C'était " Carmen ", la " Traviata ", la " Bohème ", " Stiffelio ",
etc... Je préserve donc mes activités à l'opéra où je chante au moins
vingt à vingt-cinq performances par an que je combine avec mes récitals
et des concerts avec orchestre. L'opéra reste à mes yeux mon activité
principale. Je ne chante pratiquement que du répertoire classique et
lyrique.
Aimez-vous l'idée d'être une " pop star " ?
Je ne pense pas que j'en sois une. La popularité d'un chanteur lyrique
reste plaisante. La manière dont le public nous considère, nous parle,
nous protège, nous respecte, ce n'est jamais lourd à porter. Je ne peux
imaginer vivre la vie des stars du sport, du rock ou de Hollywood, ça
doit être " too much ". Ce n'est pas comparable avec ce que nous vivons.
L'art lyrique est depuis toujours réservé à une élite, à des
privilégiés. Cela ne vous a-t-il jamais dérangé ? (1)
On doit combattre cela. C'est, je pense, ce que nous faisons, c'est le
côté positif de ces grands concerts en plein air que nous donnons avec
les Trois Ténors. Sans vouloir être démagogique ou prétendre être des
pionniers, je crois que nous amenons cet art à une autre classe sociale.
Il n'y a pas que l'aspect financier qui empêche certains d'aller à
l'opéra, c'est aussi une question d'ambiance. En plein air, ils se
sentent mieux que dans une salle d'opéra. Ils se sentent plus à leur
place, c'est pour eux plus confortable.
Vous êtes très attaché à Barcelone dont vous êtes l'ambassadeur le plus
célèbre. Vous considérez-vous d'abord comme un Catalan et ensuite
espagnol ?
Jusqu'il y a deux ans, nous avions le Liceo, une des maisons lyriques
les plus importantes au monde. Comme vous savez, un incendie à détruit
le Liceo qu'on espère rouvrir en 1998. Barcelone a toujours joué un rôle
culturel avant-gardiste en Espagne, j'ai eu beaucoup de chance de naître
ici. Quand j'étais petit, j'ai bénéficié de cette ambiance musicale
exceptionnelle. Je suis d'abord catalan, c'est vrai. Je suis très
nationaliste mais j'apprécie le fait que la Catalogne est une province
autonome de l'Espagne, je me sens aussi espagnol. C'est important que
l'Etat espagnol me permette d'être catalan. De garder mes traditions,
mon identité, ma littérature, ma langue... Ce qui n'était pas le cas
sous Franco. Maintenant, on a notre Parlement, notre langue est
reconnue. Donc, je n'ai aucun problème à être aussi espagnol.
Votre disque s'appelle " Passion ". Quelles sont vos autres passions ?
Le football évidemment. Je suis supporter et membre du club de Barcelone
et chaque fois que j'ai l'occasion, je vais voir les matches au stade.
C'est un vrai hobby que je partage avec mon fils. J'aime aussi lire,
écouter la musique, jouer aux cartes le week-end avec mes proches, tout
cela enrichit ma vie.
Après avoir été gravement atteint de leucémie, vous avez profité de
votre guérison pour fonder en 1988 l'International Leukemia Foundation
dont vous êtes le président...
La raison vient de toutes ces preuves d'affection et de soutien, d'amour
et de solidarité que j'ai reçues de par le monde pendant ma maladie.
J'ai pensé que la seule manière pour moi de remercier les gens de tant
d'amitié était de créer une fondation destinée à lutter contre cette
maladie. Je suis très fier de ce qui a été fait, les résultats sont très
positifs. Mon enthousiasme est intact.
Sur la pochette du disque, vous ressemblez à un rockeur, on dirait
presque un Springsteen mal rasé...
Oui, je sais, je ne peux pas jurer que c'est moi. Je ne me reconnais
pas. Mais on ne m'appelle pas le " boss ". C'est la firme de disques qui
m'a proposé cette pochette et je l'ai trouvée chouette, très moderne,
différente de mon image habituelle. Mais cela fait partie du marketing,
ce n'est pas mon rayon. Ceci dit, ce disque ne sera pas accompagné d'une
tournée de concerts pour le soutenir. Jamais. Mais je veillerai sans
doute lors de mes prochains récitals à inclure dans mon répertoire l'une
ou l'autre pièce de " Passion ". Toute une soirée de ce type de musique
ne serait pas une bonne idée pour un " world tour ". Les gens
s'attendent à d'autres choses de ma part...
José Carreras : " Passion " (Erato; distr. Warner).
(1) Le lendemain de cette interview, nous découvrions dans le " Herald
Tribune " que José Carreras touchera 920.000 dollars (près de 28
millions de nos francs) pour le seul récital qu'il donnera le 27
février, devant 650 personnes, à l'Opéra de Manaus au Brésil. Là même où
Caruso donna une seule représentation. L'opposition du collège communal,
estimant que la population avait un urgent besoin de cet argent, compte
bien poursuivre le gouvernement de l'Etat amazonien.
Copyright © 1996 Le Soir.